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L’image d’avril 2014

Usages alternatifs des espaces de consommation dans le cadre des mobilités collectives
Migrants indiens au cœur de la zone duty free de l’aéroport de Dubaï (terminal de la compagnie Emirates)

 

Qui est l’auteur de cette image ?

Mon nom est Jean-Baptiste Frétigny. Je suis enseignant-chercheur en qualité d’ATER à l’Université Paris IV et chercheur associé à l’UMR Géographie-cités. J’ai préparé et soutenu ma thèse en décembre 2013 à l’Université Paris I et à l’UMR, sous la direction de Nadine Cattan (CNRS).

D’où cette image est-elle extraite ?

L’image provient de ma thèse. Celle-ci porte sur les mobilités à l’épreuve de lieux bien particuliers : les aéroports de Paris Roissy-Charles-De-Gaulle, d’Amsterdam Schiphol, de Francfort-sur-le-Main et de Dubai International. Ces grandes plate-formes de correspondance concentrent une diversité et une densité considérable d’acteurs et de mobilités. Elles constituent ainsi un terrain des plus favorables à l’étude d’un large spectre de pratiques, d’aménagements et de représentations de la mobilité allant de l’échelle du corps à celle du Monde.
Plus précisément, cette image participe à l’argumentation du dernier chapitre de thèse. Il aborde les pratiques de mobilités alternatives, c’est-à-dire celles qui dérogent aux normes dominantes de la mobilité. L’enjeu de ce chapitre est de montrer que ces pratiques ne se situent pas seulement en marge mais aussi au cœur des réseaux les plus emblématiques de la mondialisation. Elles s’affirment dans un à côté, à distance des mobilités dominantes mais aussi par leurs lieux les plus reconnus, à l’image des aéroports.

Comment cette image est-elle construite ?

Cette image fait partie d’une longue série de prises de vue réalisées à l’aéroport de Dubaï, dans le cadre d’un protocole d’observation des aménagements et des pratiques de ses espaces publics. La photographie et la vidéo sont de puissants outils d’enregistrement des pratiques mobiles dans leur matérialité et leur informalité. Elles permettent la constitution d’un matériau iconographique original pour interroger les représentations les plus diffusées de la mobilité.
Les aéroports alimentent une imagerie très développée, esthétisante et hypermobile, de la mobilité, associant ces lieux en priorité à la figure iconique de l’homme d’affaires en mouvement. Par contraste, la réalisation et l’utilisation de photographies comme celle-ci montrent toute l’importance des pratiques mobiles autres à l’œuvre dans ces lieux. Par leur insertion dans le mémoire, elles participent d’une démonstration qui opère aussi par l’image, à travers une écriture géographique qui ne se réduit pas à l’écrit.
Réalisée en phase d’observation, cette photographie n’en est pas moins une construction, l’expression d’un regard et d’une intention que traduit la composition de l’image. Le plan moyen et l’angle de vue intermédiaire permettent de visualiser le groupe dans son ensemble, sans isoler un individu en particulier. Le caractère collectif de telles expériences remet en cause la conception strictement individualisante de la mobilité, prépondérante dans les représentations d’acteurs comme dans les enquêtes scientifiques.
Les migrants et leurs mobilités sont marginalisés dans le dispositif spatial aéroportuaire. Conçu par les compagnies aériennes, les gestionnaires d’aéroport ou les opérateurs commerciaux, l’aménagement de l’aéroport privilégie les passagers les plus rémunérateurs. Pourtant les migrants engagés dans des pratiques transnationales sont bien visibles par leur présence même dans les terminaux. La profondeur de champ de la photographie permet de bien la marquer (obliques, ampleur des premier plan et arrière-plan), non dans un angle mort du terminal, mais bien dans la partie la plus centrale du couloir principal du plus grand terminal de Dubaï !
Les signes emblématiques des espaces de consommation (boutiques duty free et restaurants) sont relégués hors-champ : ils sont tout justes perceptibles dans le miroir fragmenté du pilier central. Cette absence souligne que tous les acteurs de la mobilité ne se plient pas aux incitations de consommation et d’usage de ces espaces, toutes importantes qu’elles soient dans le premier espace duty free au monde au regard de son chiffre de ventes. À distance des normes fonctionnalistes de l’aérogare, ces migrants n’investissent pas les sièges prévus pour l’attente, alignés sans vis-à-vis, non conçus pour les pratiques et la culture matérielle de ce collectif d’une trentaine de membres. Alors que l’espace visible sur la photographie est assigné au seul passage, ces migrants le transforment en assise commune. La légère contre-plongée du cadrage de la photographie reflète ainsi le décalage de leur position par rapport à celle du passager les découvrant.
Dans ce terminal, les matériaux lisses prédominent (verre, métal, marbre). Leur entretien soigné joue sur la transparence et les reflets de l’éclairage. Associé à des codes hygiénistes, il tranche sur l’appropriation de l’espace par les migrants, à même le sol, sandales dévêtues, en position assise ou allongée, non sans aisance. De telles pratiques heurtent les attentes des opérateurs aéroportuaires comme de nombreux passagers, mais n’en font pas moins partie des usages ordinaires et quotidiens de ces espaces ouverts aux publics. Les migrants y déploient de multiples activités : discussion à plusieurs, repos, observation du passage, mais aussi connexion avec des acteurs et des lieux distants par l’utilisation de téléphones portables.

Pourquoi avoir choisi une telle image?

J’ai choisi cette photographie afin de montrer que les lieux de pouvoir de la mobilité mondialisée sont aussi les révélateurs de l’autonomie d’acteurs migrants engagés dans des pratiques transnationales, habitant la mobilité hors des pratiques dominantes. Seul un travail de terrain appuyé sur la constitution et l’interprétation de telles images, croisé avec d’autres matériaux, me semble à même de saisir des mondes et des expériences de mobilité beaucoup plus hétérogènes que ne le laissent penser leurs images les plus diffusées.

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